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L’ ENTREPRENEURIAT CULTUREL, OU COMMENT FAIRE PERDURER NOS LANGUES AVEC POKOS’A EDUB’A

Entreprendre dans le domaine culturel, précisément dans l’apprentissage des langues vernaculaires, des us et coutumes du terroir peut paraître atypique pour plus d’uns. Cela peut l’être encore davantage lorsque l’initiateur d’un tel projet est jeune, moderne, relax, totalement aux antipodes des stéréotypes qui cantonnent ce type d’initiatives aux personnes du troisième âge. Pokos’a Edub’a casse les codes en nous prouvant que nos langues sont aussi des vecteurs de développement pérenne, au même titre que l’accès à l’eau potable et à l’électricité. Passionné par son art et d’une discrétion extrême, il a bien voulu s’ouvrir à ZINZIN MAGAZINE, pour édifier nos lecteurs sur les activités de Bantúland.

 

Z.M. : qui est Pokos’a Edub’a ?

P.E. : Pokossy Doumbe Stéphane, enseignant de langues Duála, Allemand, Anglais et Co-fondateur de Bantúland (www.sikoolo.com), une école en ligne et en présentiel de Langues et Cultures Nationales (LCN). En ce qui concerne mon cursus scolaire, je suis titulaire d’un Bac A4 Allemand. Pour des raisons privées, j’ai dû interrompre mes études au niveau III à l’université de Yaoundé I, département de Germanistique, spécialisation linguistique, sans malheureusement composer la Licence.

Z.M. : d’où vous est venue l’idée d’entreprendre dans le domaine culturel ?

P.E. : l’idée d’entrepreneuriat culturel est justement venue de ces années d’expérience à l’université. A la base, j’ai toujours rêvé de devenir traducteur à l’échelle internationale. En année de spécialisation, nous avions plus de devoirs qui touchaient à la stylistique comparée des langues étrangères et de nos langues maternelles. J’étais le seul Duála de ma promotion ; on est en fin 2013. Malheureusement, je ne parlais pas ma langue maternelle du tout, je ne l’aimais même pas, je vais le dire, car je n’en voyais pas l’utilité.

Ayant fait quelques recherches sur le net pour passer mes Contrôles Continus, les supports que je trouvais, lorsque je parvenais à en trouver, m’offraient un autre angle de vue concernant nos langues maternelles. Malgré ces connaissances, je restais sur ma faim, car elles ne me permettaient pas de m’exprimer oralement, surtout que les langues Bantu sont tonales, et j’ai eu de la peine à trouver une personne qui m’oriente méthodiquement vers l’appréhension des tons, sans se moquer de moi. J’ai essuyé beaucoup de moqueries. Une fois que j’ai pu combler un bon nombre de lacunes, j’ai réalisé que je n’étais pas le seul à vivre cette situation. Beaucoup d’autres comme moi la vive sans être compris et en souffre énormément, ainsi que leurs enfants.

Ne pouvant rien faire seul, il a fallu ensuite des collaborations, pour donner à nos langues le statut qui lui revient. D’un côté, moi avec mes connaissances linguistiques, l’approche méthodique acquise lors des années d’expérience en tant qu’enseignant d’Allemand notamment. De l’autre Coté, Steve Mvondo, un graphiste parmi les plus talentueux qui existe au Cameroun, fait plus que du graphisme même dans cette collaboration.

Z.M. : concrètement, qu’est-ce que le fait d’entreprendre dans le domaine de l’apprentissage des langues nationales peut apporter comme plus-value au Cameroun ?

  1. E. : absolument tout. J’ai toujours tendance à dire qu’on ne saurait parler de développement durable dans un pays, en omettant sa culture. Développer veut dire emmener à un autre état, ce qu’on avait déjà. On ne peut donc pas développer ce qu’on n’a pas en sa possession. Nos langues, toutes, sont en danger de disparition totale. Dans certaines familles, les seules personnes à pouvoir encore parler couramment leur langue sont les parents et leurs congénères ; avec les enfants, ils ne causent que des langues étrangères. Dans d’autres, les grands-parents et leurs congénères sont les seuls à parler la langue maternelle. Quand ces grand parents et ces parents ne seront plus là, le schéma devenant récurrent au Cameroun, nos langues seront complètement mortes.

Alors, qu’on s’entende bien, une langue est la porte d’entrée d’une culture, le miroir du mode de pensée et de vie d’un peuple. Lorsqu’elle meurt, ce n’est donc pas juste un système de signes linguistiques qui disparaît, mais c’est tout un mode de pensée et de vie d’un peuple qui meurt avec elle. Un proverbe Duálá dit : « Kwaŋ ndé e ya i pe nya », le futur naît du passé.

Z.M. : quelle est votre cible principale et les raisons qui vous ont motivé à orienter l’essentiel de vos activités vers elle ?

P.E. : alors notre cible se divise en trois catégories : la principale de toutes, les enfants, ensuite la diaspora, et enfin les locaux. Les enfants, parce que nous pensons qu’ils constituent l’avenir du pays et qu’il serait impératif d’investir en eux, pour assurer le développement durable du pays. La diaspora, parce que de manière générale, elle est marginalisée au pays et à l’étranger, où on leur fait bien comprendre qu’ils ne sont pas chez eux et donc, le besoin pour eux de renouer avec leur identité culturelle est généralement plus fort et plus manifeste que chez les locaux.

Z.M. : vous lancerez très prochainement Mùnáland, ateliers d’éveil culturel pour enfants de 5 à 17 ans. Que pouvez-vous nous dire à propos ?

P.E. : Mùnáland s’inscrit dans la suite logique du choix de la cible. il s’agit d’un programme de Bantúland, qui vise à stimuler la créativité et l’esprit d’entrepreneuriat des enfants de manière ludique, tout en les équipant de connaissances culturelles telles que : langues locales, danses traditionnelles, jeux de percussions, customisation des accessoires, dessins, informatique, etc. Nous donnerons plus de détails lors de l’exposition et la rencontre avec les parents prévues le 30.10.2021, dans nos locaux à la Cité des Palmiers à Douala.

Z.M. : décrivez-nous une de vos journées type

P.E. : oh, je passe toute mes journées derrière mon écran d’ordinateur. À concevoir des supports de cours modernes avec mon équipe, à superviser aussi la conception des supports des autres langues camerounaises, à établir des stratégies de communication pour faire comprendre l’importance de s’inscrire dans une école d’apprentissage des langues maternelles. Des journées sans heures.

Z.M. : quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face dans l’exercice de vos activités ?

P.E. : comme je disais plus haut, les supports de cours pratiques pour nos langues sont assez rares, il faut les concevoir depuis le départ. La mentalité peu préparée à l’apprentissage des langues camerounaises, surtout au niveau local où nous les qualifions nous-mêmes de « patois ». Quelqu’un va préférer aller au village pour apprendre sa langue, que de payer pour cela. Le manque de financement pour suivre toutes les ressources à créer, la négligence de l’outil informatique, notamment pour les cours que nous dispensons en visioconférence. Il a fallu faire former tout notre corps enseignant, sur les outils pédagogiques numériques et la gestion d’une salle de classe virtuelle pour adultes. Ceci, du fait qu’ils n’avaient jamais dispensé de cours en visioconférence, pour peu dont je m’en souvienne. Voilà.

Z.M. : quelles sont vos perspectives d’évolution ?

P.E. : avec de nombreuses collaborations, nous souhaitons évoluer vers un centre culturel camerounais moderne, qui va prôner l’apprentissage des langues, organiser des trips de tourisme culturel, des séjours linguistiques, des BD pour enfants,  etc. Bref, il y a beaucoup de projets pour l’avenir.

Z.M. : quelle est la réalisation dont vous êtes le plus fier par rapport à vos activités ?

P.E. : je vois des apprenants qui s’inscrivent avec un niveau zéro, et se mettent à parler au terme de 6 mois, parfois 4 mois. Le fait de permettre aux apprenants de renouer avec leur propre identité est juste magnifique. Dernièrement, nous avons eu une famille qui s’est inscrite aux cours de Ghomala en visioconférence : le père, la mère et les enfants. Au bout de 6 mois, ils parlaient ensemble. C’est le sentiment de pouvoir créer chez un apprenant, le lien avec soi-même, avec les êtres aimés, qui est la réalisation qui me satisfait le plus à chaque fois.

Z.M. : que faites-vous lorsque vous n’êtes pas pris par vos activités ?

P.E. : du piano. J’aime jouer au piano, et regarder des films d’action, de science-fiction et des Mangas comme Naruto, One Piece, DBS, etc. Je ne sors pas beaucoup (rires).

Z.M. : un mot pour la fin…

P.E. : pour la fin, j’aimerais tout simplement remercier tous ces gens qui ont cru et investi en moi : mon frère Erdman Doumbe, Joseph Dipita mon oncle, ma famille en général, ma compagne de vie, Muléedi Ndándó Eyum mon formateur principal, mes amis et autres. Aussi, je veux encourager tous les Camerounais en général, les Africains en particulier, à investir dans leur langue, à soutenir les écoles de langues. C’est un petit geste pour eux peut-être, mais une contribution gigantesque au développement durable de notre pays. J’en profite pour remercier Zinzin Magazine pour sa sollicitude, et son oreille attentive aux activités que mènent Bantúland.

Propos recueillis par Cécile BANGOUB

 

 

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