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ENTREPRENEURIAT : LE SURDOUÉ DES BTP ET DU SOUTIEN PÉDAGOGIQUE

Sous ses allures « bon enfant », se cache un jeune homme truculent, simple, généreux, au verbe vif et au caractère bien trempé. Doté d’une intelligence peu commune, Paul est l’un des chefs de file de ces jeunes sourds qui ont décidé de ne dépendre de personne et de prendre courageusement leur vie en main. Ingénieur Consultant dans les BTP, « Teacher » nous parle ce jour de lui, de ses aspirations ainsi que de sa passion pour le soutien pédagogique.

Z.M. : qui est Paul ENGOULOU ?

E. : ENGOULOU ENGOULOU Paul (Alias Jean-Paul ; ma mère y tient tellement qu’on m’appelle juste Jean à la maison.) Je suis marié depuis deux ans, père d’un garçon. Après un BAC D avec mention « Assez bien », j’ai été admis à la filière informatique de la faculté des sciences l’UYI (Université de Yaoundé 1, NDLR), avec les maths en option (À l’époque, il fallait une moyenne supérieure ou égale à 12/20 en maths et physiques pour être admis. Moi, j’avais 16,67/20, donc je suis passé sans encombre). Mais après deux ans, je n’étais plus très intéressé: trop de théorie, peu de pratique. Mais la base acquise en maths allait s’avérer très utile pour moi. En effet, je me suis présenté au début de l’année suivante au concours de la première promotion du cycle d’ingénieur MEng (Master in Engineering) de l’ENSTP (École Supérieure de Travaux Publics) en partenariat avec l’Université de Padoue (Italie); j’ai eu l’honneur d’être reçu 5ème ex-æquo sur 185 lauréats sélectionnés parmi les 4 661 candidats au concours. Comme activités, je suis ingénieur consultant dans l’immobilier ; on aide ceux qui veulent construire ou acheter des logements de qualité au juste coût. On fait l’évaluation et la conception complète des projets. Je suis aussi connu sous les sobriquets de « Teacher » et « Grand prof » parce que juste après le BAC, j’ai commencé à faire du soutien pédagogique. Mes premiers protégés n’étaient autres que mes récents camarades de classe qui n’avaient pas réussi. Devant les bons résultats presque 100 % aux examens chaque année, je n’ai plus arrêté, malgré moi. J’avais commencé juste avec des élèves entendants pendant 10 ans, de 2006 à 2016. Mais depuis ce temps, j’encadre les enfants déficients auditifs; ceux que j’ai pris en 5 ème et 4 ème en 2016 sont actuellement soit en Terminale, soit bacheliers.

Z.M. : d’où vous est venue l’idée d’entreprendre ?

E. : Juste en regardant autour de moi ; j’ai assisté à deux catastrophes presqu’en direct : l’écroulement d’un immeuble R+4 au quartier Obili, l’effondrement d’un supermarché en chantier au quartier Nsimeyong. Dans les deux cas, c’était le manque de professionnalisme : il y avait défaut de dimensionnement des structures. Je ne sais pas comment vous simplifier l’explication… Disons que pour construire une poutre de section S, qui va supporter une charge C, il faut choisir le diamètre D du fer à béton en tenant compte de plusieurs autres paramètres ; ce n’est pas à la portée du premier maçon venu. Ainsi, les gens investissent des dizaines de millions et risquent de tout perdre tout en endeuillant des familles ! Il y a d’autres qui se font arnaquer par des techniciens malhonnêtes qui surévaluent les travaux. Ils ont tous besoin de conseillers qualifiés. Or, j’avais déjà une expérience de 12 mois dans le contrôle d’exécution des travaux de construction acquise au Crédit Foncier du Cameroun. J’ai donc commencé à proposer mes services…Presque gratis, avant d’être contacté par le Bureau d’Etudes AlphaKoncrete.

Z.M. : décrivez-nous une de vos journées type

E. : humm! Je vais essayer.

5h30: réveil et ablutions matinales/ 6h-6h45: correction des devoirs envoyés aux élèves la veille par WhatsApp/ 7h: départ pour le bureau/ 7h45-12h39 traitement des dossiers clients+30mn de pause/13h-15h30 visites de chantier/16h-18h30: soutien pédagogique/18h30-19h30: conception des devoirs à envoyer par WhatsApp aux enfants/20h-22h: j’essaie de m’occuper de ma famille/22 h 30: repos.

Z.M. : entreprendre lorsqu’on est une personne handicapée n’est-il pas complexe ?

E. : Énormément ! Dans mon domaine, je dois jongler avec le temps, les priorités des clients, les partenaires et… ma surdité.

Z.M. : y a-t-il d’autres difficultés auxquelles vous faites face dans vos activités ?

E. : La communication ! Je dois expliquer régulièrement beaucoup de choses aux gens ; il serait beaucoup plus facile d’appeler. Parfois, j’envoie un message, mais les termes techniques, même simplifiés, échappent toujours aux profanes. Je dois souvent passer par des tiers pour communiquer. Mais pas toujours.

Z.M. : quelles sont vos perspectives d’évolution ?

E: Maîtriser plusieurs domaines du BTP pour être plus polyvalent. Il est préférable d’avoir plus d’une flèche dans son carquois.

Z.M. : quelle est la réalisation dont vous êtes le plus fier sur le plan professionnel ?

E. : Vous allez peut-être en rire ; la « réalisation » dont je suis le plus fier est qu’en 2020 et 2021, mes protégés sourds ont réalisé un « sans-faute » au Baccalauréat. La deuxième, c’est le muret de protection du giratoire de l’échangeur du carrefour aéroport Nsimalen; c’est très petit comparé aux duplexes de plusieurs dizaines de millions dont on a supervisé la construction, mais ça me fait plaisir de le regarder lorsque le bus qui m’emmène à Mbalmayo tourne autour de ça. J’emmènerai souvent mon fils visiter ça quand il sera en âge de comprendre.

Z.M. : que faites-vous lorsque vous n’êtes pas pris par vos activités ?

E: Le temps où je ne suis pas pris ? Là, vous cherchez une corne de chien ! (rires) Bon, disons la lecture ; un bon livre a ceci d’intéressant que vous pouvez vous interrompre si une urgence apparaît, et reprendre votre lecture là où vous l’aviez arrêté… 6 semaines auparavant.

Z.M. : un mot pour la fin…

E. : Je veux dire aux jeunes, surtout aux sourds d’être très persévérants. Ne pas toujours attendre les aides sociales. Bien sûr, on n’a pas tous les mêmes opportunités, mais un bon agent d’entretien, un cordonnier, pour moi valent beaucoup plus que les mendiants des agences de voyages de Mvan ou les prostituées sourdes (hélas!) de Ndokoti. Vous pouvez ne pas gagner grand-chose, mais vivre sans dépendre de personne. Et ça, c’est le meilleur des lauriers.

Propos recueillis par Cécile BANGOUB

3 thoughts on “ENTREPRENEURIAT : LE SURDOUÉ DES BTP ET DU SOUTIEN PÉDAGOGIQUE

  1. Très intéressant.
    C’est vraiment incroyable d’avoir bravé tellement d’étapes pour être à ce niveau

  2. Bravo Jean Paul je suis vraiment fière de toi,les témoignages comme ça rendent plus forts les autres et qui ne doivent pas se décourager. Et remercie encore infiniment car grâce à toi aussi mon petit frère sourd a réussir son Baccalauréat TI.

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